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Villeneuve de Marsan (07/08/2018) : De l’art de toréer avec justesse...

©Philippe Latour
©Philippe Latour
Très correctement présentés les toros de la ganaderia Hermanos Cambronnell, mélange de Juan Pedro Domecq, Nuñez et Torrestrella, avaient probablement dans leur comportement plus de défauts que de qualités au sens moderne de ce qui est attendu d’un toro de lidia.

Ils étaient plus Nuñez que Domecq. Ils étaient parfois compliqués, souvent exigeants, parfois justes de forces, mais toujours toréables. Les anciens auraient parlé de media casta. Pourtant les spectateurs présents à Villeneuve de Marsan ont quitté les gradins satisfaits à l’issue de la corrida. Il n’y a pas eu de toros exceptionnels au sens toriste ou au sens toreriste du terme. Ils ont juste rencontré deux toreros motivés qui ont fait l’effort de lidier leurs opposants avec efficacité, sérieux et sincérité. Ajouter à cela, l’émotion qui se dégage du toreo d’Emilio de Justo et l’application et la réussite de Thomas Dufau à son premier toro et vous avez deux matadors qui sortent à hombros sans que personne n’y trouve à redire.

Le premier toro le moins bien présenté du lot a joué depuis l’embarquement au bad boy. Difficile à embarquer, débarquer et rembarquer il a posé des problèmes à Emilio de Justo. Pas très clair à sa sortie en piste, il se freine dans la cape. Il vient très fort sur la première pique, pousse et renverse picador et cheval. Il sort seul des trois piques suivantes. Il est compliqué à banderiller, coupant la sortie du banderillero et cherche pour son propre compte une porte de sortie. A la muleta, il est violent, tardo et dangereux. En piste, il continue à être un bad boy exigeant beaucoup d’autorité et de finesse de la part du torero. Sans trop le brusquer, De Justo le double par le bas. Le torero de Cacérès se met à la bonne distance et en pesant sur le Cambronnell, il s’impose et tire (parfois arrache) des muletazos mêlant élégance et lidia efficace à un toro qui, en particulier à gauche demande les papiers au torero. De Justo confirme dans cette faena qu’il est un des meilleurs lidiadores parmi les matadors en activité. Après un pinchazo, Emilio s’engage pour une demie en avant. Le toro part dans le terrain du toril et se couche. Relevé par le puntillero, qui prend au passage un puntazo, le bicho se met sur la défensive, se couvre et devient compliqué voire dangereux à descabeller. De Justo aurait probablement mieux fait de reprendre l’épée. Il s’en voit pour achever un toro qui de plus en plus collé aux planches devient de plus en difficile à descabeller. Les tentatives s’enchaînent, le temps passe jusqu’à ce que sonne le troisième avis. Le toro est puntillé depuis un burladero. Le public, compréhensif, respecte le torero et siffle l’arrastre.

Thomas Dufau accueille le second par une larga de rodillas. Le toro a un comportement de manso à sa sortie en piste. Il prend une pique en se défendant. Il est tardo et cherche l’appui des planches. Après un bon début par cambiadas, Thomas lui laisse la muleta sous les yeux ce qui lui permet de prendre le dessus. Il enchaine trois bonnes séries dans le bon sitio et le bon rythme en pesant sur l’animal qui se fait presque collaborateur. Le landais prend la main gauche mais le Cambronnell vient moins bien sur cette corne. Joli final avant de s’engager pour une entière très efficace, le torero, venu en voisin à Villeneuve, coupe deux oreilles qui lui feront beaucoup de bien au moral après les difficultés rencontrées au Plumaçon face aux La Quinta.

Dès sa sortie du burladero, on sent que De Justo a envie de prendre sa revanche. Il accueille le troisième par des véroniques pleines de décision et aussi très templées. Le toro, à gauche, avertit matador et banderilleros à deux reprises. Il prend une seule pique en poussant. Mais Il est mal piqué, hors sitio et en arrière. Le toro est tardo quand De Justo le double en début de faena. Il transmet peu d’émotion. Le torero de Cacérès va faire une démonstration technique de haut niveau. A droite, avec beaucoup de poder et de sens de la lidia, il va prendre le dessus sur le toro. En se plaçant à la bonne distance, en se croisant il peut tirer sur cette corne des muletazos que le Cambronnell n’aurait pas offert spontanément. La faena, essentiellement technique, comportera aussi quelques muletazos superbes au plan esthétique. A gauche le toro passe moins bien. De Justo reprend la main droite pour finir la faena par une séquence de porfia brève et de bon goût. Un pinchazo précède une entière engagée et concluante. Le public reste un peu froid après cette faena intéressante mais plus technique que spectaculaire. Il invite le torero à saluer au tiers.

Le quatrième est reçu par le torero landais Cyril Dunouau qui lui fait un très bel écart applaudi par le public. Le toro est faible et est économisé au cheval. Manolo de los Reyes est très applaudi après une très bonne paire de banderilles. Après avoir brindé à Jacques Grué et l’équipe du Club Taurin Villeneuvois, Dufau entame sa faena par deux passes de rodillas au centre de la piste. Le toro part de loin, noble il met la tête. Mais il est faible et le torero ne doit pas trop l’obliger donc le toro transmet peu d’émotion. Dufau enchaîne deux séries sincères et appliquées à droite. Le meilleur moment de la faena sera la seule série de naturelles avant le toro n’aille à menos, se rapprochant du terrain des planches. Dufau salue depuis le callejon après un pinchazo et une bonne entière concluante.

Emilio de Justo reçoit au capote le cinquième avec beaucoup d’élégance et de classe. Le toro prend une seule pique, hors sitio et mal positionnée, en provoquant la chute du groupe équestre. Le toro est juste de forces. De Justo construira une faena tout en finesse, douceur et c’est le paradoxe, ou la grande qualité de ce torero, en pesant et dominant son adversaire. Il alterne muletazos compas ouvert ou pieds joints. Il se croise, aguante et soutient le toro quand celui-ci faiblit dans sa charge et tout cela en restant relâché et en toréant avec classe. Un vrai régal que cette faena essentiellement droitière pleine de domination et d’élégance jusque dans les redondos et les manoletinas finales. Emilio s’engage pour une grande estocade quasi immédiate d’effet et coupe deux oreilles qu’il promène avec cette spontanéité et ce regard d’enfant heureux qu’il a chaque fois qu’il triomphe.

Le dernier est le plus costaud mais aussi le plus joli du lot. Très convoité lors du sorteo par les cuadrillas, il sera le moins intéressant de la soirée pour le public et le torero. Il pousse pour la forme au cheval. Thomas Dufau le brinde à Chico Leal qui mettait un terme ce soir à sa carrière de banderillero. Le toro fait illusion sur la première série puis s’éteint très vite. Il se rapproche des tablas offrant peu d’opportunité au torero de construire une faena intéressante. Silence pour le torero après une demie à un toro quasi collé dans les planches.


Fiche technique :
Arènes de Villeneuve de Marsan : corrida des fêtes 2018
6 toros d’Hermanos Cambronnell, bien présentés, certains complexes avec une pointe de mansedumbre et d’autres plus nobles mais justes de forces, tous toréables pour :

Emilio de Justo : silence après trois avis, salut au tiers, deux oreilles
Thomas Dufau : deux oreilles, salut depuis le callejon, silence

Sobresaliente : Jérémy Banti
Le quatrième toro a été écarté par Cyrille Dunouau : ovation
Dix piques, deux chutes, cavalerie Bonijol
Président : Didier Godin
Assesseurs : Nathalie Garcia et Michel Raymond
Trois quarts d’arène
La canicule est finie, température estivale mais très agréable

Thierry Reboul

Voir le reportage photographique : Philippe Latour