VOUS VAINCREZ

MAIS NE CONVAINCREZ PAS

La phrase est célèbre, même si on ne se souvient pas toujours du nom de celui qui l’a prononcée…Les malheureux élèves des classes de Terminale des Lycées qui ont suivi les cours d’espagnol n’ont sans doute pas oublié, eux, le texte du discours prononcé dans le Grand Amphithéâtre de l’Université de Salamanque par celui qui en était recteur honoraire, Miguel de Unamuno.C’était le début de la Guerre civile espagnole, et l’auteur du Sentiment tragique de la vie et de Autour du casticisme répondait aux propos du général franquiste Millan Astray, qui avait traité les basques et les catalans de cancer de la nation, en ponctuant son discours du cri Vive la mort et en assurant que le fascisme saurait supprimer les séparatismes.S’adressant aux militaires qui l’entouraient, Unamuno avait courageusement répliqué en ces termes, qui constituent encore pour beaucoup de personnes l’honneur de l’Espagne : « Vous vaincrez mais vous ne convaincrez pas. Vous vaincrez parce que vous possédez une surabondance de force brutale, vous ne convaincrez pas parce que convaincre signifie persuader. Et pour persuader, il vous faudrait avoir ce qui vous manque : la raison et le droit dans votre combat. Il me semble inutile de vous exhorter à penser à l’Espagne. »

Et les phalangistes franquistes qui le menaçaient se mirent à nouveau à crier Vive la mort, A bas l’intelligence et Mort aux intellectuels. C’était le 12 octobre 1936, date que les militaires avaient baptisé Fête de la Race, devenue aujourd’hui Fête de l’Hispanité. Miguel de Unamuno fut démis de ses fonctions de recteur de 22 octobre, il fut prié de ne pas quitter son appartement, où il mourut le 31 décembre 1936, de maladie comme de chagrin. Bien évidemment, le texte de ce discours n’a jamais été publié sous la dictature. Laquelle, faut-il le rappeler, a mis des mois sinon des années à reconnaître l’assassinat de Federico Garcia Lorca, ou le bombardement de Guernica. Et c’est à la fin de l’année 2006 que Edouard Bustin, universitaire américain, a pu reconstituer le texte complet, avant de le transmettre au journaliste et écrivain français Pierre Assouline, qui le communiqua alors lui-même à Michel del Castillo. Qui le traduisit.

Pourquoi évoquer 71 ans plus tard  ces propos d’un homme qui en avait alors lui-même 73 ? La suite vous le dira… Toute sa vie durant, Miguel de Unamuno a manifesté une réelle hostilité à l’égard des courses de taureaux, mais plus encore à l’endroit des spectateurs. Ce qui correspond parfaitement à une opinion répandue dans la pensée des écrivains du premier tiers du XX°siècle, entre la Génération de 1898 et celle de 1927. En fait, Unamuno reprend à son compte le sentiment de Vicente Blasco Ibañez affirmant dans Arènes sanglantes, en 1908, que la véritable bête fauve, c’était le public. Mais en revanche, les attaques contre l’Espagne et ses usages provoquent chez lui une réaction immédiate, surtout si elles viennent d’un pays étranger. Le 23 mars 1896, dans un article publié à Madrid dans le journal La Época, Unamuno répond, sous le pseudonyme de Unusquisque, à Mary F.Lowell, membre d’une société féministe de Pennsylvanie, qui vient d‘écrire dans L’Echo de Delaware, des horreurs sur l’Espagne et ses corridas. Mary Lowell pérore: « Nous qui vivons dans des pays civilisés, il nous est difficile d’admettre qu’il existe des nations qui, comme l’Espagne, croient posséder une culture et célèbrent des fêtes comme les corridas. Et nous imaginons encore moins que cette barbare et répugnante diversion puisse être considérée par les espagnols comme un symbole de courage et d’habileté.(…) Je pense que le courage du torèador, loin d’être de l’héroïsme, n’est rien d’autre que de la cruauté.(…) Le taureau, préalablement excité, est privé d’eau durant un certain temps, on l’enferme dans l’obscurité et on procède ensuite à bien d’autres opérations.(…) Quand le taureau entre en piste et ne montre pas de bravoure, les spectateurs les plus vaillants vont dans l’arène en proférant d’horribles imprécations, brandissent des poignards effilés et les plantent dans les yeux de l’animal. (…) Une telle fête ne s’explique que d’une seule façon : les espagnols sont des arriérés et des ignares. Pour donner un exemple de cette ignorance du peuple espagnol, il me suffit de dire que, selon les témoignages que je possède, à Malaga, ville importante des Iles Canaries (sic), plus de 80% de la population ne sait ni lire ni écrire. » Miguel de Unamuno n’ajoute aucun commentaire –la démonstration de la supériorité spirituelle des américains étant évidente !- et conclut seulement qu’il s’agit là de l’une des plus grandes inepties qu’on ait pu écrire.

Ce 12 octobre 1936, aux funestes paroles de Millan Astray, Unamuno avait répondu: « Vous êtes tous suspendus à ce que je vais dire. Tous vous me connaissez, vous savez que je suis incapable de garder le silence. (…) Se taire équivaut parfois à mentir, car le silence peut s’interpréter comme un acquiescement. »

Comme tous les grands hommes, Unamuno est toujours parmi nous. Ces jours derniers, il a suivi un programme de télévision au cours duquel une journaliste à la voix douce a déclaré sereinement que dans les Ecoles de tauromachie, on apprenait aux garçonnets de dix ans à lacérer à coups de couteau le flanc de petits taureaux. Le sort de l’humanité n’a pas été mis en danger par ces accusations aussi sordides que ridicules, mais Miguel de Unamuno, lui, n’a pas réussi à se taire. Une fois de plus.

Jean-Louis LOPEZ

 

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